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L’édito de Parfait SIKI: Le chiffon rouge de la dévaluation

Les économies des pays de la CEMAC sont incontestablement et collectivement malades. Elles souffrent d’un
même mal : la baisse des recettes d’exportations, principalement celles issues de la vente du pétrole dont cinq sur six sont producteurs. Les ressources pétrolières constituent 60% du produit intérieur brut de ces pays. Ce qui signifie qu’en dehors du pétrole, ces pays ne possèdent quasiment rien d’autres pour engranger des fonds nécessaires au fonctionnement de leur économie. L’argent issu du pétrole est donc la plus importante source de devises.
Ces dernières permettent aux pays de la zone de financer leurs importations. Pendant le boom pétrolier avec un baril à 140 dollars, ces réserves de change ont été si abondantes qu’elles ont enivré la Guinée Equatoriale, qui avait le plus important stock de dépôt à la BEAC. Un pays comme le Tchad a même racheté les parts de Chevron qui voulait
sortir du consortium d’exploitants pétroliers dans le pays, en empruntant plus de 1 300 milliards à Glencore, à rembourser grâce aux recettes pétrolières. Tous les six pays pouvaient importer sans compter.

Mais depuis 2014, le baril de pétrole est obstinément bloqué à 40 dollars, plongeant tous ces pays dans une conjoncture difficile. Cette crise frappe plus durement certains plus que d’autres. La Guinée équatoriale et le Tchad sont quasiment dans un abîme conjoncturel. Le remboursement de la dette de Glencore absorbe quasiment toutes les recettes pétrolières du Tchad. La Guinée Equatoriale est dans ses petits souliers.

Le déni de réalité

L’erreur que tous ces pays ont commise, c’est de continuer à vivre comme s’il n’y avait pas péril en la demeure, couvrant leur déficit par l’endettement et épuisant leurs dépôts et leurs réserves extérieures.
Les indicateurs économiques de la sous-région n’ont pas tardé à se dégrader. La croissance du PIB est passée
de 2,7% en 2015 à -0,7% l’année dernière. Les réserves d’importations sont descendues de 4,4 mois en 2015 à 1,9 mois en 2016 (chiffres du FMI, 2017). Pour ce dernier indicateur, le vrai danger est l’impossibilité pour les pays de la CEMAC d’importer. Cela suppose plus de médicaments pour se soigner, plus d’équipements pour les entreprises
et les ménages, plus de matériels pour la construction des infrastructures, plus de possibilité pour les multinationales de rapatrier leurs dividendes… Bref, une détérioration de la compétitivité des pays. Dès janvier 2016, la directrice générale du FMI Christine Lagarde a tiré la sonnette d’alarme au cours d’un séjour au Cameroun. Mais le mal était déjà fait, sauf que peu de pays voulaient se soumettre à une cure.

La situation est tant et si bien compliquée pour l’Afrique centrale que le spectre d’une dévaluation du FCFA fait partie des conversations lors de la réunion des ministres des Finances de la zone Franc, à Paris le 30 septembre 2016. La zone UEMOA (code monétaire XOF), c’est-à-dire Afrique de l’Ouest se portant mieux, il est question de procéder à une dévaluation différenciée, qui ne concernerait que les six pays de l’Afrique centrale dont la monnaie
porte le code XAF. La panique s’installe en zone CEMAC, où Paul Biya décide de prendre les choses en main. Le 23 décembre 2016, sur les conseils du FMI et de la France, il convainc ses pairs d’Afrique centrale de se mettre sous programme avec le Fonds. Les résolutions de la rencontre tenue à Yaoundé en présence de tous les chefs d’Etat de la sous-région, de Christine Lagarde et de Michel Sapin, l’alors ministre français de Finances, mettent en exergue deux points.

1°) « (Les Chefs d’Etats) ont relevé d’emblée que le renforcement de la stabilité macroéconomique ne nécessite pas un réajustement de la parité monétaire actuelle, mais plutôt des efforts d’ajustement sur les plans intérieur et extérieur, assortis des réformes structurelles adéquates. »

Et 2°) « (Les Chefs d’Etats) ont convenu d’ouvrir et de conduire à brève échéance des négociations bilatérales avec le FMI pour mieux structurer les efforts d’ajustement de leurs Etats, les accompagner vers une sortie de crise et les aider à mettre en place les conditions d’une relance vertueuse et durable de leurs économies. »

A la vérité, peu de pays étaient favorables à retourner sous les fourches caudines du FMI, mais c’était la condition posée pour effacer la perspective d’une dévaluation. Et les effets positifs de cette mobilisation commencent à se ressentir bien que de manière faible. La chute vertigineuse des réserves a été ralentie et depuis trois mois, la BEAC note une remontée lente mais progressive de leur niveau. D’autre part, tous les pays de la CEMAC sont effectivement
entrés en négociation bilatérale avec le FMI en vue de la signature d’un accord sur un programme de soutien à leurs politiques économiques respectives. Le Tchad,sous programme depuis août 2014, recevra son prêt ce 30 juin. La
République centrafricaine est sous surveillance depuis juillet 2016. Le programme du Gabon et celui du Cameroun ont reçu l’approbation du conseil d’administration du Fonds ce mois de juin. Le Gabon recevra 642 millions de dollars,soit 385 milliards de FCFA. Le Cameroun, quant à lui, attend sur les trois ans à venir (2017-2019) plus de 666 millions de dollars, soit 415 milliards de FCFA.

Pour le Cameroun, le programme avec le FMI ouvre d’autres portes de financements en provenance de l’Union européenne, la Banque africaine de développement et la Banque mondiale. Seulement cette année 2017, 510 milliards seront mis à la disposition du Cameroun pour mener des réformes-clé des secteurs sensibles de l’économie.
Les financements cumulés attendus par le pays pendant les trois années de mise en œuvre du programme s’élèvent à 1 302 milliards de FCFA. Seulement, le gouvernement devra franchir les obstacles des conditionnalités
parfois draconiennes du programme avec Fonds.
Au sein de l’Afrique centrale, il reste donc le Congo et la Guinée Equatoriale, qui ne devraient pas tarder à rejoindre les autres sous la surveillance du FMI. La dévaluation n’est donc pas à l’ordre du jour. Mais il faut bien examiner les arguments des prophètes de la dépréciation de notre monnaie.
Les rumeurs partent d’une rencontre entre le président français Emmanuel Macron, qui a reçu à Paris, tour à tour, les présidents ivoirien Alassane Ouattara et sénégalais Macky Sall. Il leur aurait confié sa décision déjà prise de dévaluer le FCFA Afrique centrale et de réévaluer le FCFA Afrique de l’Ouest, comme pour punir les mauvais
élèves et récompenser les bons. Ce mode opératoire particulier, plus imaginé que vécu, porte lui-même les limites de sa construction. Car il serait étonnant que pour dévaluer le FCFA Afrique centrale, le président français, ancien banquier de renom, ne s’entretienne ni avec Paul Biya, leader économique de la sous-région, ni avec les autres chefs d’Etat mais uniquement avec les présidents de deux pays de l’Afrique de l’Ouest.
L’Afrique de l’Ouest est mieux lotie d’autre part, les pays de la zone UEMOA, importateurs de pétrole, sont parmi les bénéficiaires de la chute du baril qui fait tant mal à l’Afrique centrale. Leur joie est inversément proportionnelle à notre peine. La situation peut changer demain et modifier le sens des difficultés. Maintenant, l’Afrique de l’Ouest
a des leçons à donner à l’Afrique centrale au moins en termes de rationalisation des importations. « Il est clair que l’Afrique de l’Ouest cible avec bonheur ses importations alors que l’Afrique centrale importe tout de Chine jusqu’à l’ail qui est pourtant produit localement », confie un responsable de la BEAC. Le textile est aussi un secteur où
l’Afrique centrale doit prendre de la graine au regard de l’expansion des produits issus d’Afrique de l’Ouest.
Sur les échanges intracommunautaires, c’est-à-dire le commerce entre les pays d’une même communauté, l’Afrique centrale affiche 2,1% et l’Afrique de l’Ouest plus de 10%. Dont acte.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas très heureux d’opposer les deux zones monétaires, qui doivent plus que jamais évoluer en convergence tant dans le FCFA que dans toute autre perspective de prise de contrôle de leur monnaie. Le chiffon rouge de la dévaluation que certains agitent ne peut servir qu’à maintenir les masses populaires dans une pauvreté
durable. Cela ne devrait être le souhait de personne.

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